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jeudi, 31 mars 2016 16:59

Sans la nommer

Écrit par 

Je voudrais sans la nommer vous parler d'elle.

On s'est connues presque par hasard. À l'époque elle était déjà plus vieille que moi, je ne m'attendais pas à la rencontrer et encore moins à ce qu'elle me plaise. Je venais de réussir le concours de ma vie et je cherchais à investir toute cette énergie en moi dans quelque chose. J'avais flashé sur quelqu'un d'autre et lorsque j'ai commencé dans l'équipe, je ne pensais pas que notre relation allait devenir sérieuse. Pour tout dire, la fréquenter c'était surtout pour moi un prétexte de faire plus ample connaissance avec mon coup de cœur initial.

Notre rencontre s'est donc faite un soir alors que le printemps pointait le bout de son nez et que comme d'habitude, je courais après ma vie. J'ai tout de suite été frappée par son charme disons, brutal. Très souriante pourtant, elle m'a tout de suite souhaité la bienvenue et j'ai su qu'on allait bien s'entendre. Bien sûr j'ai commencé par vouloir la charmer, l'amadouer. Je voulais lui montrer comment je courais vite, combien j'avais d'énergie en moi. Je me suis montrée sous mon plus beau jour pour lui plaire tant je la trouvais fantastique. Enfin vous savez ce que c'est quand on veut plaire à quelqu'un que l'on admire : on devient un peu bête, on fait des choses que jamais on ne ferait en temps normal et on se ridiculise toujours un peu. Amusée, elle riait à mes blagues et m'encourageait à sa façon, un peu comme une mère encourage sa gamine. J'ai compris alors que je voulais plus. Je voulais qu'elle me prenne au sérieux, je ne voulais pas être considérée comme une petite. J'allais lui montrer de quoi j'étais capable, j'allais lui donner envie au point qu'elle ne pourrait plus se passer de moi. Elle m'a dit de revenir la voir plus souvent, qu'elle avait besoin de moi, que j'avais des qualités. Moi je n'étais pas dupe : elle disait ça à tout le monde. Je savais qu'elle voulait m'attirer dans ses filets, mais ça m'a fait tellement plaisir sur le coup. Pour être honnête, j'aurai continué à la fréquenter même sans qu'elle me le demande. J'ai lâché le hand et je l'ai suivie.

Avant que je ne m'en rende compte, elle m'avait entrainée dans son sillage. Les choses ont soudain pris une dimension toute nouvelle : j'avais le droit d'aimer qui je voulais, je pouvais faire la fête sans réfléchir aux conséquences, je pouvais vivre sauvagement une vie qui n'attendait que nous. Elle m'a affublée de costumes ridicules que je devais porter toute la soirée, elle m'a débauchée, elle m'a offert des verres jusqu'à en devenir malade. Pour elle j'ai dépensé tout mon argent dans les bars, j'ai dansé sur des comptoirs et j'ai vomi dans les caniveaux. J'ai chanté à m'en râper les cordes vocales, j'ai grimpé sur des immeubles et j'ai crié sur tous les toits. Je lui réservais l'essentiel de mes week-ends tout en me faisant parfois désirer, en mettant en avant mes précieuses études. Je lui ai souvent signifié que non, cette fois je ne pourrai vraiment pas la rejoindre ; avant de la rappeler deux jours plus tard bouleversée : ne pars pas sans moi ! Je fais mon sac, je prends mes crampons et j'arrive !

On en a fait de la route ensemble, toujours les week-ends. On a arpenté la France en long en large et en travers. On dormait à l'hôtel au début, on allait au resto. C'était toujours elle qui réglait, alors pour la remercier je la faisais rire, je l'amusais et je faisais en sorte de donner le meilleur de moi-même sur le terrain. La décevoir, moi ? Jamais ! Je ne comprenais pas d'où me venait une telle chance, celle d'avoir toute son attention et je tenais à en profiter au maximum. On rentrait en bus, tard les dimanches soirs. Pour passer le temps et faire plus ample connaissance, on parlait de nos vies. Elle voulait tout savoir de moi : mon âge, mes études, si j'avais quelqu'un, ma famille, mes préférences, des anecdotes sur moi. Parfois gênée, j'évitais de lui parler de mon coup de foudre pour une autre : elle se serait moquée. On chantait en buvant des bières au fil des kilomètres. Nos chansons parlaient de l'amour, de l'amitié et de la mer. Chansons à boire, chansons paillardes, chansons pour rire ou pour pleurer. J'ai beau me vanter d'avoir un bon répertoire, elle a su me donner du répondant. Les yeux humides, le regard fier, nous avons souvent entonné ces refrains avec l'air grave de ceux qui savent. Et au moment de rentrer chacun chez soi, on ne pouvait pas s'empêcher de se rejoindre pour un dernier verre en ville. Dernier verre qui se terminait en dansant dans une boite de nuit, sans qu'aucune d'entre nous ne comprenne comment on en était arrivées là.

Notre relation n'a pas été de tout repos.

Elle m'en a fait baver parfois. Elle voulait qu'on se voit deux soirs par semaine, parfois même trois, et le dimanche toute la journée voire le samedi y compris. Elle se moquait de mes études, de mes amis, de ma famille. Ma famille qui a commencé à s'inquiéter de notre relation, qu'elle n'approuvait pas du tout : C'est pas naturel pour une fille tu sais. Est-ce bien sérieux ? Et tes études dans tout ça ? Où est-ce que tu disparais, pourquoi tu ne peux pas être avec nous ? Combien de fois ai-je feinté en disant que j'avais un truc de prévu pour la rejoindre en douce le dimanche ? Combien de fois ai-je décliné des invitations à des soirées pour la retrouver ? Je lui en ai voulu parfois de tout ce temps qu'elle me prenait. Et que dire de ma santé ? Des coups de crampons, des bleus, des cocards. Les courbatures d'après match à ne plus pouvoir bouger, les courbatures d'après entrainement dans tout le corps… Je lui ai même laissé un genou. Ce n'est pas le genre à se contenter de belles paroles : elle veut un engagement à corps perdu ou rien du tout. Je ne dirai pas que je n'aimais pas ça, c'est tellement bon de se sentir exister, mais je lui en ai voulu quand elle m'a lâchée. Bon, d'accord, c'est moi qui ai voulu faire une pause, et d'accord, elle est venue me voir jusque dans ma chambre d'hôpital pour me soutenir après mon opération. Mais si j'avais su que ce serait si dur sans elle, je ne sais pas si j'aurai eu le courage de la faire, cette pause. J'en aurai pleuré de joie en la retrouvant après une longue année de séparation et de rééducation. La patience n'est pas ma spécialité il faut le dire. On s'envoyait des nouvelles mais sans contact physique, ce n'était pas vraiment pareil. Je revivais enfin. Aujourd'hui, quand bien même elle m'aurait pris mes deux bras et dix ans de santé articulaire, je dirais que ça en valait largement la peine.

Quand on s'est retrouvées, je n'ai plus voulu la lâcher. Plus jamais ça. Je vivais nos rencontres avec passion. Nos étreintes enragées me laissaient complètement vidée de toute énergie mais remplie du bonheur d'avoir accompli quelque chose de grand, quelque chose de beau. On partageait tout : nos espoirs, nos peines, nos confidences, nos joies, nos fêtes sans lendemains. Je ne m'étais pas aperçue à quel point elle me connaissait en fin de compte. En même temps quand on se douche ensemble et que l'on se voit nues comme au jour de sa naissance, c'est difficile de cacher quoique ce soit à quelqu'un. Elle a louché sur ma poitrine, elle s'est moquée de mes fesses, elle m'a parfois coupé les cheveux sans le faire exprès. Elle m'a coiffée avant nos rencontres, elle m'a portée lorsque j'étais blessée, elle m'a soignée, elle m'a remonté le moral quand ça n'allait pas. Elle m'a engueulé parfois à torts, souvent à raison, elle m'a fait perdre la tête ainsi que le cours de ma vie et elle m'a remise sur les rails. Elle m'a nourrie et logée lorsque j'étais à la rue, elle était là quand ma vie a vacillé et quand je me suis perdue, elle m'a fait rire, tellement. Tout ce qu'elle a pu faire pour moi, je l'ai à un moment ou à un autre fait pour elle. Elle m'a faite moi et je l'ai faite exister elle. Elle m'a fait me sentir importante, elle m'a fait grandir, elle m'a fait comprendre, elle m'a fait vivre. Aujourd'hui je frémis quand je l'imagine qui me regarde avec cet air entendu qui dit : je te connais, je lis en toi et tu ne peux rien me cacher. Notre relation fait partie de ma vie et maintenant que le temps a passé, je la connais comme elle me connait, avec ses défauts et ses qualités. C'est dur à dire mais j'ai peur de la quitter. Elle trouve déjà de quoi me remplacer, l'infidèle, et ça me fait enrager. Je ne peux pas vraiment lui en vouloir : c'est moi qui pars. Je crois qu'elle sait que je l'aime et elle comprendra, elle a toujours compris, parfois même bien avant moi.

Non, elle n'est pas « juste » une amie, elle est bien plus que ça.

C'est mon amante, ma confidente, ma sulfureuse et multiple compagne. Elle est brune et blonde, ses cheveux sont coupés court sur la nuque, lisses, frisés et cascadent jusque sous ses seins. Ses yeux sont bleu délavé et marrons, verts, maquillés et envoutants, froids, malicieux, intelligents, calculateurs et innocents. Avec sa gueule d'amour et son nez cassé, des arcades recousues, des cicatrices ici et là. Elle est grande, petite, mince, voluptueuse, musclée, elle est tatouée et a des piercings éparpillés sur tout le corps. Ses fesses défient la gravité, sont aussi très ordinaires, elle a porté des enfants et n'a jamais fait l'amour, elle est black, blanche et métisse, un peu cachet d'aspirine. Elle a un sale caractère, un cœur grand comme l'océan, elle est rigoureuse, stressée, désordonnée, elle est étroite d'esprit et fait preuve d'une compréhension sans borne. Elle est radine, médisante, elle donne sans compter et elle est rassurante. Elle gueule sans raison et incendie tout le monde, elle ramène tout à elle et en veut à l'univers entier. Elle fait preuve de patience et de générosité, elle est très timide et discrète. J'adore son sourire, ses moues dédaigneuses, sa voix grave, aigue, rauque, de fumeuse. Elle parle anglais, italien, espagnol mais surtout français. Elle a acquis respect et notoriété à la force de ses bras, elle a atteint le sommet. C'est aussi une parfaite inconnue qui apprend à jouer, c'est une étoile montante et une ancienne gloire, elle n'a jamais été récompensée de son travail acharné. Elle sait tout sur tout et débute une vie étudiante, la tête pleine de rêves de victoire, elle déprime dans un bar et elle trouve que la vie c'est moche. Elle a seize, dix-neuf ans et la vingtaine, mais aussi trente et dépasse les quarante. En tout elle cumule facilement mille ans. Son visage et son identité sont des ondes mouvantes et colorées à la façon d'une aurore boréale. Comment nommer autrement une infinité de nuances irisées. Elle est belle parce qu'elle est entière. Je vous souhaite d'avoir la chance de la rencontrer, d'en faire partie. Je vous ai parlé d'elle sans la nommer, je voulais lui rendre hommage. C'est l'autre femme de ma vie, c'est mon équipe de rugby.

Charlotte "Alix" Gérard, 3ème ligne Fédérale XV

Charlotte Gérard

Arrivée au club en 2010, notre future médecin Charlotte, plus connue sous le surnom d'Alix, a dû s'exiler à Paris pour ses études en 2016. 3ème ligne, double championne de France avec l'équipe réserve, ses mots nous rappellent qu'elle garde toujours ses racines Rouges & Noires !

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Commentaires   

+3 # ValMay 02-04-2016 23:16
Bonjour Alix,
Magnifique texte, on sent la passion j'en ai encore des frissons.
En tout cas bravo d'avoir su mener ses deux carrières de front et bonne route docteur !
ValMay
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+2 # gilles Le Parrain 04-04-2016 23:11
Beau, émouvant, touchant, frissonnant, foisonnant, aimant, enrichissant, comme ma Cha"doc" .
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+2 # Fred_R 08-04-2016 10:06
Merci Chacha pour ce message d'amour et de liberté
Un gros bisou
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+2 # Grandhomme 16-10-2016 18:42
Ton texte est magnifique Charlotte il te ressemble tellement si vivant, si réjouissant!
Je le fais lire à tous les gens que j'aime, et il produit le même effet à chaque fois : beaucoup de bonheur!
Maria.
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+1 # arkam tsubasa 20-01-2017 11:34
Superbe texte
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+1 # Valérie 22-02-2017 12:49
Mince !!! whaouuuuu !!!! pffffff !!! elle est belle cette histoire, belle à m'en faire pleurer. Elle me manque aussi cette équipe,celle qui a été bâti et que j'ai du quitter. Merci pour ce texte magnifique qui me parle.
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+1 # Fanny 23-02-2017 14:03
Texte magnifique qui résonne, rebondit et revient en écho dans mon cœur d'ancienne joueuse... d'ailleurs, mais apparemment les choses sont à Rennes comme elles sont à Lille. Bravo pour ces mots, et bonne continuation !
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