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samedi, 11 mars 2017 11:54

Les gens qui sont ici

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Les gens ici sont tous semblables et tous différents.

Ici les gens sont définis par un sport, une région et enfin par une blessure. L'âge, la profession, le statut social ne sont pas des choses que l'on amène ici. En plus de leur corps, les gens ici ont tous quelque chose de brisé en eux. L'invincibilité a disparu.

C'est d'autant plus flagrant qu'ici tous les gens sont des sportifs blessés au combat, à l'entraînement ou même dans la vie de tous les jours. Ce sont des gens qui n'ont pas l'habitude de se rendre, ce sont des gens qui n'ont pas l'habitude de dire stop. Les gens qui sont ici n'ont pas réussi à se construire en s'arrêtant à la première difficulté, ils se sont battus contre les autres et contre leur corps, contre les a priori, contre leur famille parfois et même contre d'autres gens qui sont ici. Ils ne s'attendaient pas à gagner leur ticket pour la rééducation.

Les gens ici sont des bâtisseurs, ils ont construit leurs murs à la force de leur corps et de leur mental. Les pierres en sont de victoires et de défaites, d'heures et de semaines d'entraînement, de sensations et de peur, de litres de sueur, d'enivrantes victoires personnelles ou en équipe, mais aussi de ruminations solitaires et d'amères défaites. Ce sont ces murs qui les font exister et qui les protègent.

Les gens ici ne font pas du sport, ils ont leur sport.

Ils se le sont approprié, ont grandi avec et ont acquis une certaine notoriété par lui : c'est la pierre d'angle de chacun des murs des gens qui sont ici. Le nombre de sacrifices accordés à ce mur en donne la hauteur et l'épaisseur est équivalente à tout ce que les gens ici ont vécu pour les construire. Ce sont des murs imprenables et puissants qui protègent les gens qui ont ici, ils sont faits de convictions et de certitudes, des murs d'invincibilité.

Tous les gens qui sont ici ont des blessures apparentes qui se ressemblent ou pas, qui laissent des marques, elles sont parfois passagères et vouées à se résorber et parfois graves et irréversibles. Les os ont été fracturés, certains membres ont été broyés, des muscles sectionnés, des tendons rompus, des nerfs tranchés, tous les gens ici ont fait réparer leur corps car c'est leur bien le plus précieux. Ces lésions ils les situent géographiquement sur leurs anatomies respectives, elles sont logiques, visibles et franches. Cette dimension physique permet de contrôler la blessure, de ne pas la craindre plus qu'elle ne le mérite. Ils la voient évoluer au fil des jours et la progression est mesurable en degrés de flexion, en évaluation de la douleur, en nombre de cachets et en mètres parcourus.

Cependant, au-delà du travail de rééducation physique qui les a amenés dans cet endroit, les gens qui sont ici ont cette fissure à l'intérieur qu'ils cherchent à combler. Contrairement aux blessures physiques, elle inquiète car il est impossible de la situer. Elle est juste là où avant il n'y avait rien, elle représente le doute qui s'insinue comme du lierre entre les pierres des murs des gens ici. Il les sépare en grandissant et fait s'écrouler des pans entiers de leurs forteresses. Les blessures de l'âme, le mal des certitudes, l'effondrement de nos convictions, l'anéantissement de notre invulnérabilité, la déchéance de l'espoir, la déperdition de la confiance.

Tout ce que nous avons perdu nous le cherchons désespérément ici sans jamais vraiment pouvoir le retrouver. Les gens ici le savent, cette blessure qui les a poussés à l'opération a détruit autre chose en nous. Ce n'est pas du courage qu'il nous faut pour affronter la vie désormais, alors arrêtez de leur en souhaiter. Il nous faut des morceaux de sentiments, des petits bouts d'âme, des impressions de puissance, des petites victoires, des sensations d'existence. Pas des dérobades du corps sous notre propre poids, pas de faiblesse de nos muscles, pas de pitié ou de sourire de réconfort. Gardez vos condoléances muettes pour ce que nous étions avant. Ceux qui sont ici savent qu'ils vont revenir, pourquoi croyez-vous qu'ils soient partis ? Il nous faut reconstruire nos murs pour pouvoir de nouveau faire face.

Les gens ici sont fragiles et forts à la fois.

Voilà ce qui nous unis. Les âmes des gens ici sont pareilles à ces énormes blockhaus que l'on voit au loin, cétacés de béton échoués sur la plage que les marées agitées rongent année après année. Des résidus de blocs désunis qui s'enfoncent lentement dans le sable, inexorablement. Voilà ce que nous sommes ici. Même si nous le cachons, même si nous donnons le change.

Les ambitions sportives se sont brisées. Pas de sélection, pas de match en équipe première, pas de temps de jeu, pas de saison en extérieur, pas de championnat, pas de sensation de liberté ou de vitesse, pas de neige, pas de mer, pas de contact avec l'extérieur, pas de dernier combat, plus de travail, plus de salaire parfois, plus de marche, plus d'espoir même. Tout le travail fourni depuis des semaines tous ces efforts consentis pendant des années pour en arriver là. L'immensité de la tâche pour revenir est incommensurable. Il va falloir tout recommencer et à peine arrivé, les gens ici songent déjà à repartir pour gagner du temps afin de revenir plus vite. Et c'est là que les corps nous trahissent comme ils nous ont trahis sur le terrain ou dans la vie. Impossible de marcher sans béquille, impossible de plier ou étendre correctement une articulation, impossible de se servir de son bras, de son dos, de ses muscles.

À partir de là, les gens ici naviguent entre deux écueils : celui de la résignation et celui du déni.

Si nous nous résignons, c'est comme abandonner le combat et les sportifs n'aiment pas cela. C'est leur pugnacité qui les a aidés à se hisser jusqu'au point le plus haut. Se résigner c'est se renier.

Le déni est tout aussi dommageable puisque nier sa blessure c'est risquer de l'aggraver et enterrer temporairement ou définitivement tout espoir de retour. Il faut accepter sa nouvelle condition et continuer le combat d'une autre façon. S'appliquer à faire le pas parfait, garder la jambe le plus longtemps possible en l'air, serrer la main, soulever un poids, remuer un muscle, plier une articulation, gagner quelques degrés, passer une nuit sans douleur. Ces petites victoires sur le quotidien sont les nouvelles pierres de nos murs de certitudes.

Ces pierres sont faites de joie, de jeux, de compagnons et de compagnes d'infortune, de rire et de souffrance, d'oubli, de mélancolie et de bonheurs. Elles sont faites de soirées entre amis, de nouvelles connexions, de couchers de soleil sur l'horizon, de brume de mer, de beauté et de nature. Chaque jour avec ces morceaux de vie apporte sa pierre à nos murs qui presque imperceptiblement se redressent. Ils se reconstruisent petit à petit dans cet endroit. Les vagues y chantent chaque heure du jour et de la nuit leur combat contre le littoral qui ne cesse de reculer.

Je suis dans la forteresse des sportifs qui se cachent, dans l'hospice des rêves brisés, dans l'hôpital des murs intérieurs et je me reconstruis avec ce que l'on me donne : de l'amitié, des histoires de vie, de la joie, des rires, un peu de guitare, beaucoup de partage. La compassion et la pitié ne font pas de bons ciments. Pierre après pierre, jour après jour, soin après soin, effort après effort, je prépare mon retour avec les gens qui sont ici.

Charlotte "Alix" Gérard, 3ème ligne

Charlotte Gérard

Arrivée au club en 2010, notre future médecin Charlotte, plus connue sous le surnom d'Alix, a dû s'exiler à Paris pour ses études en 2016. 3ème ligne, double championne de France avec l'équipe réserve, ses mots nous rappellent qu'elle garde toujours ses racines Rouges & Noires !

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